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Des attrape-nigauds pour une nigaude ?

Il y avait ce mon­sieur d’un cer­tain âge, il était assis là, les yeux dans le vague. Son regard était aussi vide que sa tasse de thé. Quand je me suis instal­lée au café, il m’a regardée, il m’a souri et a com­mencé à me par­ler. Il m’a dit qu’il aimerait bien par­fois aller promener son chien seul, sans sa belle-fille qui le garde. Il aimerait bien aller boire une bière un soir avec ses copains. Il m’a dit que sa vie n’a pas été facile, que sa chère et bien-aimée épouse était par­tie et son fils l’a rejointe au ciel quelques temps après. Il m’a dit qu’il s’appelait Kevin. Il m’a dit qu’il l’aimait bien sa belle-fille, mais que par­fois il aimerait bien être seul pour rep­longer dans ses sou­venirs. Et il est resté assis là, pen­dant que son esprit vagabondait dans d’autres sphères, ailleurs pen­dant de longues min­utes. Et il a recom­mencé. Il m’a dit qu’il s’appelait Kevin, qu’il aimerait bien aller boire une bière un soir avec ses copains et qu’il l’aimait bien sa belle-fille et d’ailleurs qu’elle était très gen­tille avec lui, mais par­fois il aimerait bien être seul. Et son regard s’est brouillé, il était reparti dans d’autres sphères.

Oui, j’aurai pu me plonger dans mon livre pen­dant son absence. Oui, j’aurai aussi pu me lever, changer de table ou m’en aller. Il ne s’en serait pas aperçu. Mais non, je ne l’ai pas fait. Je l’ai encour­agé à par­ler, à racon­ter son his­toire, sa famille et ses voy­ages. Il ne se sou­ve­nait plus de la Nouvelle-Zélande, il pen­sait être en Angleterre ou en Afrique du Sud. Il ne savait plus. Il aimerait bien par­fois être seul avec son chien, sans sa belle-fille qui le soigne, le garde et le sur­veille. Ça ne doit pas être facile pour elle. Il pense aussi qu’elle aimerait bien être seule avec le chien de temps en temps.

J’avais tout mon temps, ma voiture était au garage pour un ser­vice. Je lui ai pro­posé une tasse de thé, pour bavarder encore un peu. Il m’a dit ne pas être pressé non plus, sa belle-fille fai­sait les courses ou peut-être qu’elle gar­dait le chien, il ne savait plus. Il m’a dit s’appeler Kevin et que sa belle-fille devait être occupée, le chien était avec lui, bien sage, allongé sous la table. Il m’a dit qu’il voulait bien une tasse de thé, que c’était gen­til. Il m’a dit aussi qu’il aimerait bien que je sois un de ses copains, on aurait pu boire une bière.

Sa belle-fille est arrivée essouf­flée de sa cav­al­cade au super­marché. Elle nous a regardés. Elle a souri. Elle m’a dit qu’il était malade, qu’il n’avait plus toute sa tête et qu’elle espérait qu’il ne m’avait pas embêtée. Elle a ramassé la laisse du chien, elle lui a dit de se lever, ils devaient par­tir. Il m’a regardée, il m’a souri et m’a dit qu’il s’appelait Kevin et que je devais m’en sou­venir, car la prochaine fois on irait boire une bière lui et moi. Il m’a remer­cié pour le thé et pour l’avoir écouté. Il a dit qu’il espérait ne pas m’avoir ennuyée. Il a dit à sa belle-fille que par­fois elle devrait sor­tir seule avec le chien, ça lui ferait du bien. Il lui a dit qu’elle devrait adopter un chien aussi, et ils pour­raient aller les promener ensem­ble. Ça leur ferait du bien d’être seuls ensem­ble. Et ils sont partis…

Ça s’est passé il y a deux mois. Cette ren­con­tre est tou­jours dans mon esprit. Il ne s’en sou­vient cer­taine­ment pas Kevin que nous devons aller boire une bière lui et moi, mais peu m’importe. Le sou­venir de son sourire flan­qué sur son vis­age quand il me par­lait et ses yeux qui pétil­laient à l’évocation de son épouse, des voy­ages qu’ils ont faits ensem­ble, et de ses copains qui devaient l’attendre pour boire une bière, j’espère qu’il en aura encore beau­coup des comme ça, c’est ça qui m’importe.

Il y a d’abord eu ce mes­sage sur Face­book. Il y a eu ensuite ces longues min­utes où j’ai tenté de l’ignorer. Il y a eu ensuite mes yeux qui se sont per­dus dehors, à regarder la tem­pête se déchaîner. Il y a eu ce moment d’inquiétude pour ce jeune touriste paumé et sans argent. Il y a eu cette pen­sée dans ma tête qui dis­ait tu as de la place chez toi, tu pour­rais l’héberger ce soir, il y a eu cette autre qui dis­ait que non tu ne le con­nais pas ce touriste, il ira trou­ver de l’aide ailleurs. Et puis il y a eu ma réponse en mes­sage privé, mes doigts ont indiqués mon numéro de télé­phone. Et puis il y a eu cette phrase qu’il a pronon­cée dans le com­biné qui dis­ait qu’il pou­vait m’envoyer une copie de son iden­tité s’il fal­lait me ras­surer. Il y a eu plus tard son arrivée à la mai­son. Il a dit qu’il fal­lait la couper cette branche qui menaçait de tomber et qui pou­vait blesser quelqu’un ou un ani­mal. Il a demandé où je cachais les out­ils pour le faire. Il y a eu ensuite ses yeux qui se sont posés sur son assi­ette. Il a aussi dit qu’il n’avait rien mangé depuis deux jours. Puis il y a eu ce silence. Il mangeait. Il appré­ci­ait. Il a raconté son his­toire ensuite. Il a dit avoir galéré dans le pays depuis son arrivée. Il a dit qu’il avait un peu de cash quand il est arrivé, mais qu’il avait été bête de n’en avoir que si peu. Il a dit qu’il avait été bête aussi de se fier à ses cartes ban­caires. Il a dit que ce pays est fan­tas­tique, que les gens sont généreux et qu’il avait noté les coor­don­nées de chaque per­sonne lui ayant apporté de l’aide ou du récon­fort pour les remercier une dernière fois quand ses ennuis seront ter­minés. Il y a eu une bonne nuit de som­meil l’estomac rem­pli. Il y a eu ce moment de panique qui m’a envahi lorsqu’au petit matin il n’était plus là. Il y a eu son rire fort et sonore quand je l’ai trouvé au garage net­toy­ant la ton­deuse à gazon. Il y a eu son regard plein de grat­i­tude qui accom­pa­g­nait ses mer­cis et au revoir. Il y a eu quelques jours plus tard un email de sa maman pour nous inviter ma famille et moi à passer des vacances chez lui en Sar­daigne, en guise de remerciements.

Ça s’est passé il y a un mois. Cette ren­con­tre est tou­jours dans mon esprit. Je rigole chaque jour en regar­dant l’arbre avec sa branche coupée. Plus de risque de blesser quelqu’un ou un ani­mal à présent. Peu m’importe son manque d’organisation, c’est cer­taine­ment dû à l’insouciance de la jeunesse. Le dénoue­ment de ses prob­lèmes financiers afin qu’il puisse prof­iter pleine­ment du pays qui le fai­sait rêver depuis tout gamin et qu’il est enfin par­venu à vis­iter, il en par­lait avec des étoiles dans les yeux, c’est ça qui m’importe.

Il y avait la semaine dernière ce mes­sage d’un papa qui dis­ait que son fils allait fêter ses trente ans bien­tôt. Il y avait aussi la photo du fils en ques­tion. Il y avait cette petite phrase qui dis­ait qu’il aimait par-dessus tout recevoir des cartes postales. Il y avait quelques expli­ca­tions qui dis­ait pourquoi. Il y a eu ensuite un sec­ond mes­sage d’une autre per­sonne qui a relayé les mêmes mots. Il y a eu cette pen­sée qui me dis­ait que ces deux per­son­nes ne se con­nais­saient pas. Il y a eu ce geste instinc­tif de me saisir de mon stylo bille et d’écrire mes meilleurs vœux pour son anniver­saire. Il y a eu cet arrêt à la poste du coin pour y acheter un tim­bre. Il y a eu une petite pen­sée pour ce jeune homme lorsque la carte a glissé dans la boîte du cour­rier inter­na­tional. Peu m’importe sa photo et les expli­ca­tions. Ce qui m’importe c’est d’imaginer son sourire lorsqu’il va recevoir des mil­liers de cartes postales du monde entier pour lui souhaiter un mag­nifique anniversaire.

Cer­tains diront que ce ne sont là que des attrape-nigauds. Oui, peut-être. Peut-être que Kevin voulait une tasse de thé à l’œil ou sa belle-fille une garde-malade. Peut-être aussi que le touriste Ital­ien voulait voy­ager gra­tu­ite­ment. Peut-être aussi qu’un phi­latéliste voulait agrandir sa col­lec­tion de tim­bres pour pas cher, ou que ce ne soit là qu’une démarche com­mer­ciale de la poste pour booster leur vente de tim­bres. Je ne le saurai sans doute jamais, et je m’en contre-fiche. Attrape-nigauds peut-être, mais des attrape-nigauds qui me fichent le sourire. Je suis peut-être nigaude certes, mais une nigaude heureuse !

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Comments

  1. Alors ce devait être pour un con­cours d’attrape nigaudes que l’on chan­tait toi et moi !
    Il est très joli ce post … J’aime beau­coup la par­tie avec Kevin … Il ressem­ble à mon Daddy mort il ya bien longtemps
    Merci

    • Merci. Désolée pour ton papa. J’espère que comme Kevin il avait ce mag­nifique sourire et ces étoiles dans les yeux quand il racon­tait.
      Oui, et bien c’est la pre­mière fois que j’arrive en tête dans un classe­ment 😀
      Merci pour ton com­men­taire, t’envoie des bises 🙂

  2. Très joli ce post. Je n’arrive pas à par­ler aux gens ici, et j’ai vu passer le post de l’anniversaire à la carte postale aussi. Merci pour le touriste en tout cas 🙂 (c’est dur de ne pas savoir où tu vas dormir le soir, d’arriver chez des inconnus)

    • Merci pour ton com­men­taire Kenza 🙂
      C’est pas évi­dent de par­ler à de par­faits incon­nus, j’ai la chance d’être dans un pays ou ce genre de chose est tout-à-fait nor­mal. Il y a plein de kiwis par chez toi, essaye de t’entrainer sur l’un d’eux 😀
      J’espère que le jeune homme va recevoir des tonnes de cartes postales, le post m’est par­venu au moins qua­tre fois 🙂 pau­vre fac­teur !
      Et pour le touriste, pour être hon­nête je ne sais pas lequel de nous deux était le plus ras­suré… il pen­sait avoir été sélec­tionné pour le remake de “mas­sacre à la tronçon­neuse” il aurait pu tomber sur une cinglée… 😀
      Bises 🙂

  3. C’est surtout un beau texte et c’est vrai que lorsque l’on rend ser­vice , on ne se demande pas si on s’est fait avoir, on à la sat­is­fac­tion d’avoir fait le bien et d’être payé en retour par un beau sourire.

    • Merci 🙂 c’est si bien dit ! Ma maman est comme ça, elle a le coeur sur la main et rend beau­coup de ser­vices. Aujourd’hui elle est mil­liar­daire en sourires.
      Merci pour ton com­men­taire, je t’envoie des bises 🙂

  4. J’aime beau­coup ton texte et son esprit ! Ne plus douter de la sincérité des autres est par­fois dif­fi­cile quand on a vécu quelques mésaven­tures, mais je crois vrai­ment que ça vaut le coup ! Bonne journée !

    • Merci Miss Tamara 🙂
      Il y a eu de mau­vaises expéri­ences aussi… c’était de la naiveté et de la bêtise de ma part : ça sen­tait l’escroquerie à plein nez et j’ai rien vu venir. Ca vaut le coup de rées­sayer en restant pru­dente toute­fois.
      Je t’envoie des bises 🙂

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